loup y es tu

Le loup est de nouveau présent en France, depuis les années 90. Les écologistes se réjouissent de voir ainsi un peu de biodiversité se restaurer, alors que 30% ce celle –ci a disparu au cours des 30 dernières années selon des études récentes. Certains éleveurs sont inquiets de cette présence, et meurtris lorsque le loup fait des ravages dans leurs troupeaux.

Des jugements péremptoires ou hâtifs, souvent portés sous le coup d’émotions, car certains intérêts vitaux sont en jeu, animent le débat actuel autour du loup. Deux camps, les pour / les contre rivalisent d’arguments, de calculs, de prescriptions avec l’impossibilité de se rencontrer en restant sur ces plans alimentés de passions. Et pendant ce temps, le loup ne se rencontre pas non plus. Il est un intrus ou bien un faire-valoir selon le regard qu’on lui porte. Regard toutefois furtif car le loup reste distant, ne se laisse pas côtoyer avec facilité. Regard donc déformé par les suppositions dues à l’ignorance devant l’énigme de sa présence.

Le collectif « loup y es-tu ? » est né cet été dans la Drôme lors d’une rencontre entre diverses personnes, dont des membres de l’Université du Vivant. Il se propose, au-delà d’un antagonisme réducteur, d’ouvrir un espace de connaissance et de dialogue différent, en donnant la parole aux discrets que les arguments actuels ne convainquent pas. Nombre de citoyens, éleveurs souvent, ont l’intuition qu’une vraie rencontre avec le loup est possible. Une rencontre pour dépasser les positions simplifiées et catégoriques et pour faire place à l’intrus dans le dialogue, car il a sans doute quelque chose à dire, à apporter pour enrichir notre communauté de vie qu’est un territoire. Les dégâts ? Oui bien sûr, comme ceux des adventices concurrentes des cultures. Mais on sait aussi que les mauvaises herbes savent se tenir et enseignent le cultivateur sur sa terre.

Considérer l’être du loup, c’est se laisser atteindre par ce qu’il a à nous dire, soit de façon déductive par les faits, soit de façon intuitive par la communication animale. Rencontrer le loup, l’interroger, le respecter est une voie pour la cohabitation et au-delà pour une coévolution à vivre ensemble.

Le collectif loup y-es-tu est un espace nouveau, lieu de parole pour les acteurs concernés qui vivent la présence du loup et ne se reconnaissent pas dans la dualité habituelle ; les témoignages sont bienvenus, pour emplir, élargir la vision partielle que nous nous faisons du loup. Nous organisons à l’automne une journée de rencontre de personnes, éleveurs, citoyens désireux de partager, voire de se dépasser pour faire émerger une intelligence collective, riche de points de vue divers à travers des personnes, éleveurs, citoyens, désireux de contribuer à une rencontre sereine du loup... et lui faire savoir ?

Le texte ci-dessous porte les questionnements d’un éleveur d’une région habitée par le loup. Pas de réponses simples, mais des hypothèses, une curiosité humble, une attention à ce qui advient : une approche de l’homme par le loup, une intrusion parfois, dramatique quelquefois. En tous cas la certitude d’avoir à faire à un être, scrutateur mais distant, pourvu de « personnalité ».

Pour témoigner ou pour participer au collectif « loup y es-tu ? » : loup-y-es-tu@lilo.org

Témoignage

« Oui, qu’on l’accepte ou non, tu es de nouveau parmi nous, là où nous vivons et travaillons !

Que fais-tu ? Tu recolonises dans un flux migratoire des territoires que tu as autrefois arpentés. Tu perturbes nos modes d’élevage, notre pastoralisme. Ta présence nous re questionne sur la place et le rôle de chaque être vivant, sur notre lien à la nature, parfois absent, parfois fusionnel. Tu perturbes et mets à mal nos modes de penser, de prévoir, d’agir avec le vivant.

Que dis-tu ? Tu ne dis rien ! Tu es une énigme, et ton retour pose question. Ton retour et ta présence signifient-ils que nous humains avons créé et laissé un vide dans la nature, vide que tu serais venu combler ? Qu’ayant voulu nous passer de toi, nous n’avons pas su prendre ta part dans la geste de la Vie ?

Et finalement, Loup, qui es-tu ? Un alter ego de l’être humain ? Comme l’être humain, par tes hautes capacités d’adaptation et de déplacement, ta présence sur Terre est universelle, des pôles à l’équateur. Liberté, autonomie, pratiques de solidarité, hiérarchie au sein de la meute, tu montres toutes sortes de qualités ou comportements qui renvoient à des aspirations, mais aussi à des dérives humaines.

La victime ciblée par les fantasmes de tout ce que l’humain trouve de bestial en lui-même ? Et pourtant ce sont les loups enragés, qui ont nourri par leurs actes la peur et la vision maléfique qui leur sont attribuées.

Un révélateur des profondes ruptures et des dysfonctionnements importants dans les pratiques actuelles de l’élevage et du pastoralisme, la spécialisation des territoires, des fermes et des races ayant créé d’importants déséquilibres en plaine, en coteau et en montagne ? Es-tu la goutte d’eau qui fait déborder le vase des éleveurs ? Tu as bon dos et tu apparais comme le bouc émissaire des difficultés et impasses de l’élevage contemporain dominé par une conception matérialiste, normative, et industrielle de la production de viande. Ne nous trompons pas de cible, tu nous donnes l’occasion de reconsidérer l’élevage, renouveler nos liens aux animaux domestiques et sauvages.

Un régulateur des dynamiques de la vie dans la nature et, in fine, un protecteur et garant des équilibres écologiques et biologiques, en tant que sommet de la pyramide de prédation : concurrent des chasseurs, mais aussi supplétif de l’être humain pour le contrôle des populations d’ongulés sauvages notamment cerfs, chevreuils, sangliers ?*

Et alors, peut-être un allié en puissance ?

Toi qui reviens habiter nos territoires, tu es peut-être différent du loup que nous avons sociétalement chassé il y a quelques générations de nos espaces, de notre imaginaire et de notre vie ? Comment s’ouvrir à ton point de vue actuel, sans te considérer ni comme un bien à sauvegarder, ni comme un ennemi à abattre, (ni sacré ni massacré !) pour parvenir à vivre ensemble en bonne intelligence ? »

Stéphane Cozon, ancien paysan et éleveur dans la Drôme

* Sortant de leur milieu usuel du fait d’une trop forte pression démographique et d’une déprise agricole déjà ancienne, ils causent aujourd’hui d’énormes dégâts aux activités humaines.